En cette nuit de Samain… Un peu de lecture… Et d’espoir !

LA DERNIÈRE SORCIÈRE SAUVAGE

Écrit par Starhawk     Traduit et adapté par Ambrelune  (merci)

 

 

Il y avait une fois, une ville parfaite dans un monde parfait, où des règles étaient édictées pour chaque chose, où il y avait une bonne et une mauvaise manière d’accomplir chaque acte, et où personne ne contrevenait jamais aux règles.

 

Enfin, presque jamais.

 

Car à la lisière la plus éloignée de la ville parfaite, se trouvait la dernière forêt magique, et c’était un lieu sauvage. Les plantes, les oiseaux, les animaux, les insectes et les poissons dans les cours d’eaux, y vivaient selon leurs propres natures et ne suivaient aucune règle.

 

Au coeur même de la dernière forêt magique, vivait la dernière Sorcière sauvage. Elle avait l’air si ordinaire, qu’en la rencontrant dans la rue, vous auriez pu penser qu’elle était votre propre grand-mère.

 

Toute la journée, elle faisait bouillir dans son chaudron des plantes, des feuilles et des baies, un breuvage de guérison dont elle nourrissait les oiseaux, les animaux, les insectes et les poissons des rivières, dès lors qu’ils se sentaient un peu patraques.

 

Et toute la nuit durant, elle entonnait des chansons magiques et jouait sur son tambour.

 

Parfois, lorsque le vent venait de l’Ouest, il transportait l’odeur du breuvage magique, ou quelques notes des chants magiques jusque dans la ville. Parfois, lorsque les enfants ne se sentaient pas très bien ou lorsqu’ils laissaient leurs fenêtres ouvertes la nuit, ils respiraient le parfum de la potion, ou captaient un fragment de chanson, et ainsi, le monde naturel entrait un peu en eux.

 

Dans la ville parfaite, les enfants se mettaient toujours parfaitement en rang pour entrer à l’école, les garçons d’un côté, les filles de l’autre, suivant l’ordre alphabétique. Ils se tenaient parfaitement tranquilles sur leurs chaises, apprenaient leurs leçons parfaitement bien, et personne ne se conduisait mal.

 

Enfin, presque personne.

 

Car lorsque le monde naturel entrait en eux, les enfants ne pouvaient plus supporter de marcher en lignes droites. Ils couraient, sautaient, dansaient et faisaient la roue sur les pelouses parfaitement tondues Ils ne rentraient pas dans l’école lorsqu’on le leur ordonnait. Ils restaient dehors pour rire sous le soleil ou sauter dans les flaques d’eau lorsqu’il pleuvait.

 

Une fois de temps en temps, pas souvent, quelques enfants se glissaient dehors la nuit et couraient dans la forêt pour rendre visite à la dernière Sorcière sauvage. Elle leur faisait un clin d’oeil et un large sourire. Et elle se contentait de dire « Prenez un peu de soupe ».

 

Une fois, Justine Verte et Julien Brun sont restés dehors toute la nuit, à boire la potion magique de la Sorcière et à danser avec les lapins, les chevreuils et les oiseaux. Et au matin, ils n’étaient même pas fatigués.

 

Mais leurs parents étaient fatigués, eux, et fous d’inquiétude ! Ils s’étaient fait beaucoup de souci en trouvant le lit de leurs enfants vides, les oreillers cachés sous les couvertures pour faire croire que quelqu’un y dormait.

 

« Il faut faire quelque chose ! » se plaignait le père de Julien.

« C’est toute cette fichue nature », disait la mère de Justine. « Il faut arrêter ça ! »

 

Ils se plaignirent si longuement et si fort que le Maire convoqua finalement une assemblée à l’Hôtel de Ville.

 

Le Maire s’exprima, la Juge de la Haute Cour parla aussi, tous les adultes importants prirent la parole pendant très longtemps, mais aucun des enfants ne fut autorisé à dire un seul mot.

 

« La Sorcière dans les bois, c’est elle qui amène le monde naturel ici », dit la Juge. « Nous devons l’arrêter.

« Mais comment ? » demanda la mère de Julien.

« La réponse est très claire », dit le Maire. « Il faut couper tous les arbres, ainsi nous trouverons sa cachette. »

 

C’est ce qu’ils décidèrent de faire.

 

Tous les enfants en étaient bouleversés. « Ce n’est pas juste ! » protesta Félix Bleu.

« Que vont devenir les animaux ? » demanda Justine Verte en pleurant.

Mais personne ne leur prêtait attention.

 

Tard dans la nuit qui suivit, alors que le vent d’ouest soufflait, apportant avec lui le monde naturel, Justine Verte, Julien Brun et Félix Bleu se glissèrent dehors par la fenêtre et coururent jusqu’à la forêt en suivant les chemins sombres.

 

Ils coururent si vite que les chevreuils avaient du mal à les suivre, ils passèrent en courant devant les lapins, les nids des oiseaux, les rivières où les poissons dormaient, jusqu’à atteindre la clairière où la Sorcière jouait sur son tambour, faisant une pause de temps en temps pour touiller son chaudron.

 

« Sorcière, Sorcière, les grandes personnes viennent pour couper la forêt et te chasser ! Les oiseaux, les chevreuils, les lapins et les insectes n’auront plus nulle part où vivre, et les abres vont mourir ! Il faut que tu fasses quelque chose ! » cria Justine, à bout de souffle.

 

La Sorcière se contenta de sourire et de dire « Prenez un peu de soupe ». Et ce fut tout ce qu’elle leur dit. Alors les enfants burent le breuvage magique et retournèrent chez eux, dans leurs lits. Ils pleurèrent jusqu’à s’endormir, et ils rêvèrent que la forêt était sauvée.

 

Mais le matin suivant, les grandes personnes de la ville parfaite rassemblèrent toutes les haches, les hachettes, les scies et les tronçonneuses qu’ils purent trouver ; toutes étaient parfaitement aiguisées et en excellent état de marche. Ils les apportèrent à la lisière des bois, et les enfants les suivirent.

 

Le Maire fit un discours. « Aujourd’hui est l’aube d’une nouvelle ère ! Nous avons trop longtemps toléré que le monde naturel et le chaos prospèrent à la limite même de la ville. Aujourd’hui, nous frappons fort pour rétablir l’ordre ! »

 

Tous les adultes applaudirent. La Juge leva sa hache, planta fermement ses pieds dans le sol, et frappa l’arbre le plus large.

 

« TCHOC », fit la hache en frappant l’arbre. « AAAAAAÏE ! » cria l’arbre.

Toutes les grandes personnes furent si effrayées qu’elles en lâchèrent leurs haches et leurs hachettes, leurs scies et leurs tronçonneuses, et coururent se réfugier en ville.

 

Ils organisèrent une autre réunion.

 

« Voilà, c’est la preuve qu’il faut en finir avec tous ces lieux naturels ! » dit la Juge.

« Mais comment ? » demanda le père de Justine. « Je ne supporte pas ces cris horribles. »

« La réponse est claire », dit le Maire. « Demain, nous mettrons de la cire et du coton dans nos oreilles, comme ça nous n’entendrons pas les arbres s’ils se mettent à crier. »

 

Tard dans la nuit qui suivit, alors que le vent d’ouest soufflait, apportant avec lui le monde naturel, Justine Verte, Julien Brun et Félix Bleu se glissèrent dehors par la fenêtre et coururent jusqu’à la forêt en suivant les chemins sombres. Ils coururent si vite que les chevreuils avaient du mal à les suivre, ils passèrent en courant devant les lapins, les nids des oiseaux, les rivières où les poissons dormaient, jusqu’à atteindre la clairière où la Sorcière jouait sur son tambour, faisant une pause de temps en temps pour touiller son chaudron.

 

« Sorcière, Sorcière, les grandes personnes viennent pour couper la forêt et te chasser ! Ils vont boucher leurs oreilles pour ne pas entendre la forêt crier. Il faut que tu fasses quelque chose ! » cria Julien.

 

La Sorcière se contenta de sourire et de dire « Prenez un peu de soupe ». Et ce fut tout ce qu’elle leur dit. Alors les enfants burent le breuvage magique et retournèrent chez eux, dans leurs lits. Ils pleurèrent jusqu’à ce qu’ils s’endorment, et ils rêvèrent que la forêt était sauvée.

 

Le lendemain matin, les grandes personnes se rassemblèrent à nouveau à la lisière des bois. Ils transportaient toutes les haches et les hachettes, les scies et les tronçonneuses, et ils avaient

tellement bien bouché leurs oreilles avec de la cire et du coton qu’ils n’entendirent pas un seul mot du discours émouvant du Maire. Les enfants regardèrent la Juge brandir sa hache, planter fermement ses pieds dans le sol et frapper l’arbre le plus large. Seuls les enfants purent entendre le « tchoc » que la hache fit en mordant le bois, et le cri pitoyable de l’arbre.

 

« Hourrah ! » cria la foule, même si personne ne pouvait entendre ce que disaient les autres. Mais soudain, des noix et des baies commencèrent à pleuvoir de tous les arbres alentour. Des glands s’abattirent sur le crâne de la Juge. Une grosse branche s’abattit sur le derrière du Maire. Tous les adultes crièrent, lâchèrent leurs haches et leurs hachettes, leurs scies et leurs tronçonneuses, et ils coururent se réfugier en ville.

 

Ils organisèrent une autre réunion.

 

 

« C’est scandaleux ! » dit la Juge. « Il faut en finir avec toute cette nature une bonne fois pour toutes ! »

« Mais comment ? » demanda le grand-père de Félix Bleu.

« La réponse est claire », dit le Maire, qui se tenait debout parce que son derrière lui cuisait trop. « Demain, il faudra porter des casques pour nous protéger, des chemises rembourrées, des protections aux coudes et aux genoux. Et au lieu de couper les arbres, nous brûlerons la forêt. »

« Mais c’est dangereux ! » protesta Julien Brown. « Vous pourriez brûler la Sorcière par erreur ! »

Le Maire le toisa. « Les enfants ne doivent parler que quand on leur adresse la parole » dit-il, et la réunion se termina.

 

Tard dans la nuit qui suivit, alors que le vent d’ouest soufflait, apportant avec lui le monde naturel, Justine Verte, Julien Brun, Félix Bleu et la petite Alix Violette se glissèrent dehors par la fenêtre et coururent jusqu’à la forêt en suivant les chemins sombres. Ils coururent si vite que les chevreuils avaient du mal à les suivre, ils passèrent en courant devant les lapins, les nids des oiseaux, les rivières où les poissons dormaient, jusqu’à atteindre la clairière où la Sorcière jouait sur son tambour, faisant une pause de temps en temps pour touiller son chaudron.

 

« Sorcière, Sorcière, les grandes personnes viennent et cette fois, ils vont porter des casques et des chemises rembourrées, des protections aux genoux et aux épaules, et ils vont brûler la forêt, les oiseaux, les chevreuils, les lapins et les insectes, et toi aussi ! Il faut que tu fasses quelque chose ! » crièrent tous les enfants, à bout de souffle.

 

La Sorcière se contenta de sourire et de dire « Prenez un peu de soupe ». Elle n’ajouta rien. Alors ils burent la potion magique.

« Pourquoi tu ne nous dis jamais rien ? » demanda Julien. « Pourquoi tu ne fais rien pour te sauver toi-même ? »

La Sorcière se contenta de sourire et servit un peu plus de soupe dans leurs bols. Justine Verte but encore un peu, et elle se souvint d’un rêve qu’elle avait fait.

« Peut-être que nous, nous devons faire quelque chose », dit-elle. « Peut-être que c’est à nous de sauver la forêt ! »

« Que pouvons-nous faire ? Nous ne sommes que des enfants ! » demanda Félix Blue.

« J’ai un plan ! » dit Justine.

 

Le matin suivant, tous les adultes se rassemblèrent à la lisière des bois. Ils étaient tous enveloppés dans des chemises lourdes, des protections de genoux et de coudes, alors ils étaient très raides quand ils marchaient, avec les bras et les jambes tous droits. Ils portaient toutes sortes de casques sur leurs têtes, et ils avaient des torches à la main.

 

Le Maire fit un autre discours, mais les oreilles des grandes personnes étaient bouchées, personne ne l’entendit.

Les enfants n’écoutaient pas. Ils attendaient l’instant où le Juge lèverait la plus grande torche pour qu’elle embrase les branches de l’arbre le plus proche.

 

Avant qu’elle ne puisse mettre le feu à l’arbre, tous les enfants coururent dans les bois aussi vite qu’ils le pouvaient.

 

« Revenez ! Revenez ! » cria la Juge. « Nous ne pouvons pas brûler la forêt si vous êtes dedans, les enfants ! »

 

Mais les enfants n’écoutèrent pas. Ils coururent loin, jusqu’au coeur des bois, et ils se cachèrent derrière les arbres, avec les lapins, les chevreuils, les oiseaux et les insectes.

 

Toutes les mères, les pères, les grand-mères et les grand-pères furent affolés. Ils déposèrent leurs torches et coururent après les enfants dans la forêt.

Le Maire et la Juge, et tous les autres, suivaient juste derrière.

« Revenez ! Revenez ! » criaient-ils. Mais les enfants restaient bien cachés.

 

Bientôt, les grandes personnes en eurent vraiment assez d’essayer de courir avec leurs lourdes chemises rembourrées. Leurs protections aux coudes et aux genoux les rendaient trop raides. Un par un, ils commencèrent à s’en débarrasser.

 

« Justine ! » « Julien ! » « Félix ! » « Alix ! »

Les mères et les pères, les grand-mères et les grand-pères appelaient les enfants, mais ils s’aperçurent vite qu’avec les oreilles bouchées, ils n’entendraient pas s’ils répondaient. Un par un, ils commencèrent à enlever les bouchons de leurs oreilles.

 

Une fois qu’ils ne portèrent plus leurs casques et leurs chemises rembourrées, les habitants de la ville parfaite purent sentir la brise fraîche sur leurs bras et la chaleur du soleil dans leur dos. Une fois qu’ils enlevèrent leurs bouchons d’oreilles, ils purent entendre le vent dans les feuilles et le chant des oiseaux. « C’est assez plaisant, cette forêt », dit la mère de Justine. La Juge la toisa.

 

« C’est plutôt agréable ce bord de rivière », dit le père de Julien. « Je parie que c’est un bon coin de pêche ». Le Maire le foudroya du regard.

 

Mais bientôt, même le Maire et la Juge se trouvèrent charmés par la manière dont les feuilles dansaient dans le vent. Une famille de lapins se blottit près des chevilles de la Juge, et avant qu’elle puisse s’en empêcher, elle murmura, « Comme c’est mignon ». Un faucon s’élança vers le ciel au dessus de la tête du Maire, qui se surprit à dire « C’est magnifique ».

 

Après un bon moment, les adultes commencèrent à se sentir fatigués et à avoir trop chaud. Ils avaient marché longtemps, ils avaient faim et soif. Et ils ne retrouvaient toujours pas leurs enfants.

 

Finalement, ils atteignirent la clairière au centre de la forêt. La Sorcière était là, touillant son chaudron et chantant ses chansons. Elle n’a pas l’air si mauvais, pensèrent les grandes personnes. Après tout, elle pouvait être la grand-mère de n’importe qui.

 

La Sorcière leur sourit, et fit un clin d’œil. « Prenez un peu de soupe », dit-elle.

 

« Oh, ça n’engage à rien », dit le Maire, et tous s’assirent pour boire un peu de potion magique, laissant ainsi un tout petit peu du monde naturel entrer en eux.

 

« Mes chers compatriotes », dit le Maire. « Nos enfants nous ont empêché de commettre une grave erreur. La forêt n’est pas si mauvaise. »

« Et, Madame », dit-il, s’adressant à la Sorcière, « cette soupe est vraiment fameuse ! »

« Peut-être nous sommes-nous trompés », admit la Juge. « Peut-être que nous avons aussi besoin d’un peu de nature. »

 

Les enfants jaillirent de leurs cachettes et hurlèrent des acclamations. Tout le monde rit, tout le monde s’enlaça, et ils restèrent tous là jusque tard dans la nuit, à danser avec les chevreuils, les oiseaux et les lapins, pendant que la Sorcière jouait sur son tambour et chantait ses chansons.

 

A partir de ce jour, les choses changèrent dans la ville parfaite. Les grandes personnes et les enfants se rendirent souvent dans les bois pour voir la Sorcière, et parfois elle venait directement en ville, surtout quand quelqu’un était malade et avait besoin d’une potion pour guérir. Les enfants apprenaient leurs leçons à l’école, mais ils allaient aussi danser et chanter, marcher dans les bois, et ils ne marchaient plus jamais en lignes droites parfaites. Les jardins poussèrent comme jamais auparavant, et les arbres portèrent tant de fruits que leurs branches ployaient vers les pelouses, où l’on voyait maintenant des pissenlits, des pâquerettes et des fleurs sauvages.

 

Et parfois, le soir, lorsque le vent venait de l’Ouest, apportant avec lui le monde naturel, tout le monde se rassemblait pour danser et chanter toute la nuit avec les chevreuils, les lapins et les oiseaux. Et ils n’étaient même pas fatigués au petit matin.

 

Les choses n’étaient plus si parfaites que ça dans la ville plus si parfaite que ça non plus.

 

Mais c’était mieux.

 

- Fin -

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